Paroles de murs

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jeudi 15 novembre 2007

Vasset, arpenteur de l'invisible

Dans la famille des explorateurs, Philippe Vasset occupe une place singulière. Sa "terra incognita", c'est la jungle urbaine. Il a arpenté pendant un an en région parisienne les zones vierges de toute indication sur ses cartes IGN : terrains vagues, usines désaffectées, improbables entre-deux. La zone, quoi. Son carnet de déroute, énigmatiquement intitulé "Un livre blanc" (Fayard), démontre, si besoin était, qu'avec presque rien on peut découvrir des mondes au bout de sa rue.
Recensant inlassablement depuis des années les traces, les signes sur les murs du monde dans les endroits parfois les plus dévastés, j'ai forcément découvert de solides et fraternelles affinités avec la démarche de Vasset. J'aime son obsession méticuleuse dans la durée à partir du moment où il s'est fixé un objet de travail, de création. Il est passionnant de le suivre pas à pas dans son work in progress. Très vite, en effet, l'auteur comprend qu'il ne lui faut pas s'arrêter à un relevé de géographe, se limiter à un travail sociologique sur les fantômes qui hantent ces zones étranges, squatteurs, rôdeurs, sans papiers terrés comme des bêtes derrière barrières et palissades, barbelés, murs de béton couverts de tags sauvages limitant des territoire inconnus. C'est toute une réflexion philosophique sur l'occupé et l'inoccupé, le vide et le plein qui se dessine également au fur et à mesure, une écriture qui se construit sur une impossibilité de combler les zones blanches, sur la fertilité de s'en nourrir. Lui remontent ses lectures de Robert Pinget, Claude Simon, "textes qui ne comportent pas de perspective clairement ménagée, mais déploient, telles des cartes, leurs minutieuses descriptions dans toutes les directions et où chaque détail, même le plus trivial, est riche d'un mystère jamais épuisé..." Tel est, in fine, son projet, son projet : écrire à l'aveugle sur les zones blanches... Voilà qui aurait certainement enchanté Lewis Caroll qui, dans "La chasse au Snark", avait dressé sur une page blanche la carte de nulle part ! L'important consiste à passer de l'autre côté du miroir, pas vrai ?
A noter que l'aventure de ce "Livre blanc" se prolonge sur www.unsiteblanc.com

mardi 13 novembre 2007

Prix littéraires - 2 : les Lorrains !

Philippe Claudel, dont je suis le travail depuis ses tout débuts, assurait , dans une interview récente au Républicain Lorrain, que "la vraie littérature n'a pas de prix". Philippe, qui avait déjà obtenu le Renaudot en 2003 avec "Les âmes grises", était donné cette année comme outsider pour le Goncourt avec "Le Rapport de Brodeck" (voir mon billet du 19 octobre), derrière Olivier Adam. Finalement, il a décroché hier le Goncourt des lycéens à l'unanimité au premier tour. M'étonnerait, toutefois, qu'il boude son plaisir, car ce prix est à juste titre très apprécié. Ce n'est pas mon vieux pote Jean Vautrin, lui aussi auréolé de ce prix avant de décrocher le Goncourt,qui dira le contraire! Car il s'agit d'abord d'un jury de lecteurs, jeunes qui plus est, mais il est également réputé très porteur au niveau des ventes. On en reparlera avec Claudel lorsque j'aurais le plaisir d'animer une rencontre autour son nouveau roman le 7 décembre à 19h à la librairie Geronimo à Metz chez Jacques Fourès.
Petit rappel régional : lundi 12 novembre a été attribué à Metz le prix Erckmann-Chatrian (l'un des plus anciens prix littéraires français !). Il est présidé par l'écrivain et philosophe Gaston-Paul Effa, qui a succédé à Philippe Claudel voici deux ans dans cette fonction. Le prix du roman a été attribué à l'écrivain lorrain Michel Bernard, pour "La tranchée de Calonne" (La Table Ronde). Le prix histoire à lui été attribué à Marc Oudinot pour "Le maréchal Oudinot" (De Fallois). L'auteur est un authentique descendant du maréchal. La bourse historique revient à Jérôme Fronty pour "Un poisson dans le plafond"(Serpenoise).

Prix littéraires - 1 : Fottorino & Hatzfeld

La deuxième vague des prix littéraires est tombée. Elle récompense deux confrères journalistes et écrivains que j'aime bien : Eric Fottorino, nouveau pilote plutôt inspiré du Monde, prix Femina, et Jean Hatzfeld, ancien grand reporter à Libération, prix Médicis.
De Fottorino, je suis en train de lire l'excellent "Baisers de cinéma" (Gallimard), un roman rare par la qualité, la finesse de son style, de son atmosphère en noir et blanc qui fleure bon les années soixante, la Nouvelle Vague. Lisant, c'est comme si l'on entendait Truffaut raconter une belle et évanescente histoire d'amour en voix off. Avec des éclairages, pardon, des lumières de Trauner, d'Alekan, pour un récit à la fois sensuel - comme l'énigmatique amante qu'est Mayliss - mais en même temps plein de ce presque rien qui vous remplit une vie. Bourreau de travail, Fottorino sait ce que la souffrance veut dire, lui qui a pratiqué le vélo à un solide niveau, mais il possède également le panache des premiers du peloton, doublé d'une simplicité que j'ai appréciée lors d'une rencontre autour d'un beau livre qu'il a consacré à la protection du littoral. Car la défense de l'environnement est une seconde nature chez ce romancier à part entière.
Hatzfeld a le contact plus distant. Comme s'il voulait se protéger, ce frère de plume plusieurs fois rencontré, cet oiseau blessé au corps et à l'âme. Mais que pèsent mes souffrances, semble dire son regard grave, à côté de l'horreur absolue du génocide au Rwanda. Un drame qui l'obsède, le hante, a bouleversé sa vie. Certains confrères grands reporters sont devenus fous, alcooliques après avoir assisté, impuissants, au massacre des machettes, à l'éradication des Tutsi par les Hutus. Jean, qui portait déjà en lui l'héritage silencieux de la shoah, s'est pris d'empathie pour les témoins. Il est retourné là-bas inlassablement depuis 1994, comme aimanté, pour rencontrer, recueillir leurs témoignages, raconter l'indicible. En douze ans et trois livres il nous donne à ressentir dans la durée, plus encore qu'à comprendre, la douleur muette des survivants, l'impossible pardon, la nécessité pour Tutsi et Hutus de survivre ensemble malgré tout, sans pouvoir parler, effacer par des mots l'horreur absolue. "La stratégie de l'antilope" (collection Fiction et Cie aux éditions du Seuil) est un livre bouleversant et utile, écrit avec justesse. L'ultime maillon d'une trilogie du désastre.

Photo : Eric Fottorino chez FOG sur France 5 - émission du 17/11/07 - Juste un portrait arraché à l'écran  de télé © FK

dimanche 11 novembre 2007

Murs et frontières

mur de Berlin en 2005 à Podsdammerplatz
Photo © Francis Kochert / Berlin 2005
Comment ne pas mentionner sur un blog intitulé "Paroles de Murs" la parution en cet automne 2007 du n° 31 de la revue Cités (Presses Universitaires de France) intitulé " Murs et frontières, De la chute du mur de Berlin aux murs du XXIe siècle"... Yves Charles Zarka y développe notamment , dans son éditorial, une distinction fondamentale entre frontière et mur, la frontière étant le symbole d'une reconnaissance mutuelle de la différence de soi et de l'autre - qui n'empêche pas les échanges, les passages - tandis que le mur est de qui divise, sépare, empêche. Mais alors que la mondialisation, la globalisation , la déterritorialisation, la nomadisation s'accentuent dans les relations et circulations internationales, comme par réaction des murs s'édifient pour tenter d'endiguer, de conserver, de protéger. C'est particulièrement sensible concernant ceux qui ont été construits en Californie entre les Etats-Unis et le Mexique ou entre Israël et les Territoires Palestiniens pour ne citer que les plus récents. Reste que ces murs s'accompagnent de traces, de signes, de "murmures" qui - comme naguère sur celui de Berlin - en dénoncent la présence, la brutalité, la violence. Ces murs-écrans, ces territoires d'interdiction qui deviennent surface d'expression où, pour reprendre le célèbre slogan de 1968 "Il est interdit d'interdire", se métamorphosent, comme le dit justement Jean-Michel Durafour dans son article "Murs,murs" en un "obstacle qui donne à voir".
Cités n°31: http://www.puf.com

mercredi 31 octobre 2007

Les Vosges des Munier

Michel et Vincent Munier et leur livre Clair de Brume
Photo M. et V. Munier © Daniel Gourdin
Bon sang ne saurait mentir. Michel Munier et son fils Vincent ont la photographie naturaliste chevillée au corps, à l’âme. Et la longue patience que nécessite cette humble pratique d’observation d’un univers où rien n’est donné, acquis, mais offert. On retrouve ces instants de grâce dans « Clair de Brume » qui vient de paraître aux éditions Hesse. Michel et Vincent y révèlent, de manière fusionnelle, le regard aimant qu’ils portent depuis toujours sur leurs Vosges natales, leur terrain d’observation privilégié. « Si une intention devait caractériser leur démarche, ce serait celle d’être fidèles aux émotions perçues dans l’intimité d’un monde où l’obscurité est animée, où l’hiver n’est pas triste, où la brume magnifie l’invisible » écrit de manière inspirée Laurent Joffrion en préambule de ce bel ouvrage de photo.
Tout ici est, en effet, question de révélation, tout se joue, s’accomplit au creux de brouillard matinaux estompant les crêtes comme des estampes chinoises, ou dans ces nuits froides et rudes si longues mais propices aux rencontres magiques, de l’autre côté du miroir, avec l’univers invisible de la forêt. La silhouette d’un cerf aperçu au loin dans le fourré, le face à face soudain avec le renard ou, moment de grâce, l’apparition d’un grand tétras, ce phénix vosgien aujourd’hui si menacé… autant d’instant rares et précieux que nous invitent à admirer les Munier au long de leur impeccable, militante et poétique quête…
A noter que les droits d’auteur de « Clair de Brume » sont reversés au Groupe Tétras Vosges, qui agit pour l’intégrité des écosystèmes sylvestres de la montagne.
Voir le site du groupe-tetras-vosges
Le site des éditions Hesse : www.editionshesse.com
Recommandée, également, une visite du superbe site de Vincent Munier : www.vincentmunier.com
Photographe professionnel depuis les années 2000, Vincent a été plusieurs fois lauréat du prix BBC Wildlife Photographer of the year et publie dans des revues prestigieuses comme National Geographic. Il est également membre de l'International League of Conservation Photographers. Yann Arthus-Bertrand le considère comme le meilleur de la jeune génération de photographes naturalistes.
Les Munier à Montier-en-Der :
Michel et Vincent Munier participeront au Festival international de photographie animalière et de nature qui se déroulera du 16 au 18 novembre à Montier-en-Der (Haute-Marne). Ils y exposeront les photos de Clair de Brume et rencontreront le public en compagnie de Laurent Joffrion, auteur des textes de l'ouvrage.

mardi 30 octobre 2007

Très Bon biographe de Dylan !

François Bon et couverture bio Bob Dylan
Photo François Bon © F.K.
Après une biographie romancée très personnelle sur les Rolling Stones chez Fayard en 2002, François Bon s'est attaqué de manière encore plus documentée au parcours fulgurant de Robert Zimmerman, alias Bob Dylan. Pour ce faire, décryptant les nombreuses bios existantes mais aussi le premier volume récemment paru des Chroniques de Dylan, François Bon essaie de reconstituer comment Robert Allen Zimmerman, né à Hibbing le 24 mai 1941, s'est façonné dans l'univers du folk, du rock , dans le sillon (et le microsillon) de Woodie Guthrie, d'Odetta, de Pete Seeger avant de devenir une icône planétaire. Ce conte de fée électrique se déroule entre le 24 janvier1961, où Bob débarque à New York avec sa guitare et le 29 juillet 1966 où, après un accident de moto bidon, il se retire à Woodstock pour clore ce phénoménal chapitre de sa carrière. Entre Blowin' In the Wind et Blonde on Blonde. François Bon n'a pas son pareil dans son épatant Bob Dylan, une biographie (Albin-Michel) pour creuser les interstices, combler les vides, recouper les infos, recomposer le puzzle d'un parcours que Dylan a délibérément brouillé. Il y met surtout en lumière que Bob est avant tout un poète nourri de Rimbaud et d'Alan Ginsberg, autant qu'un musicien alimenté aux sources du blues, de la country, que du folk militant, ou du rock. Un être libre, un créateur fulgurant, manipulateur parfois, excessivement solitaire, foncièrement génial et inspiré encore jusqu'à nos jours. Like a Rolling Stone...
Egalement auteur de théâtre (on lui doit l'excellent Daewoo monté par Charles Tordjman ) François Bon, qui prépare une bio du groupe de rock Led Zeppelin, anime régulièrement des ateliers d'écriture. Il vient de créer Déplacements, une collection d'expérimentation littéraire publiée aux éditions du Seuil, et gère également un site que je vous recommande vivement : www.tierslivre.net
A voir aussi le documentaire culte de Martin Scorsese: "No direction home" (DVD Paramount).

lundi 29 octobre 2007

Pelot passe par Metz

Saluer dans ce blog l'excellent roman "Les normales saisonnières" de Pierre Pelot paru chez Héloïse d'Ormesson, c'est bien (voir billet du 7/10). Mais aller l'écouter lui-même en parler, c'est mieux. Ce sera chose possible samedi 17 novembre à Metz à 14h à la librairie Le Préau, 11 rue Taison, chez l'amie Pierrette Matthieu. Spécialisée dans la littérature jeunesse, elle a ouvert récemment une annexe La Cour des Grands consacrée aux romans et beaux livres constituant une jolie passerelle vers le monde adulte... tout en conservant une âme d'enfant!
Pour consulter le blog de La Cour des Grands: http://lacourdesgrands.overblog.fr

mercredi 24 octobre 2007

Epatante Pat' de Gorostarzu


photo © F.K.
Le nom de la photographe Patricia de Gorostarzu est familier des amateurs de blues fréquentant les catalogues de Dixiefrog et Fargo. On lui doit notamment les pochettes de Popa Chubby, dont elle est la portraitiste attitrée, mais aussi de Nico Wayne Toussaint, Beverly Joe Scott, Eric Bibb et tant d'autres. La musique et le voyage chevillés au corps, à l'âme, on sent la photographe habitée par l'univers musical des grands espaces américains. Elle retrace cette géographie sensible en sépia dans l'album D'Est en Ouest (Editions Flagstaff), arpentant à sa manière la légendaire Route 66 à la poursuite des fantômes de la grande dépression. Patricia, qui a grandi entre Paris, l'Australie et l'Afrique du Sud, a quadrillé la Grosse Pomme entre 2004 et 2005 avec son Hasselbald. Elle en tire le portrait intime, en noir et blanc dans New York récemment paru aux éditions Pyramyd. Une collection d'instants, d'ambiances de rues, de portraits anonymes et pluriels qui fondent de Queens à Manhattan, du Bronx à Brooklin le charme, la mélancolie, l'identité de New York, comme dans une belle et acide balade de Lou Reed...
Plongez dans l'univers de Patricia dans l'exposition Route'n Blues (New York - Route 66 - Portraits d'artistes) jusqu'au 22 novembre 2007 sur deux niveaux à l'Espace Guillaume 32, rue de Picardie à Paris (01 44 54 20 60). Les veinards dont je comptais ont eu droit au cours du vernissage à un show case de la chanteuse de blues indienne Pura Fe, qui a offert en prime à Patricia une version de Summertime à vous coller des frissons...

vendredi 19 octobre 2007

Claudel, l'esprit des lieux

photo © F.K.

Alors même “Le rapport de Brodeck” (publié chez Stock) s’annonce comme l’un des romans les plus en vue de cette rentrée — il est en piste pour le Goncourt 2007 — Philippe Claudel sort un texte plus personnel édité dans son fief nancéien.
Fidèle à son inspiration et à ses racines lorraines, Philippe n'en finit pas d'arpenter les territoires de son imaginaire comme il l'a fait naguère avec Le Café de L'Excelsior (La Dragonne) ou Meuse, l'oubli (Balland).
"Les lieux en définitive m'ont toujours nourri davantage que les hommes et que tout ce qu'ils peuvent écrire ou peindre. Ce sont les rues, les murs, les eaux tombées du ciel et celles qui serpentent à terre qui ont fait ce que je suis", écrit-il dans Quartier, texte intimiste, illustré de photographies de Richard Bato.

À lire aussi dans mon site,
la chronique sur Le rapport de Brodeck

Quartier vient de paraître aux Editions La Dragonne
3, rue Chanzy 54000 Nancy
Tél. : 03 83 32 48 22

mercredi 10 octobre 2007

Joël Leick, la voie & la voix


photo © F.K.
Poète, peintre et photographe de manière indissociable, Joël Leick demeure hanté par les paysages industriels rouillés de son enfance dans le bassin sidérurgique lorrain. D'où, sans doute, son gout prononcé pour les traces, les indices, les empreintes, les objets délités, les matériaux rouillés, les mots sonores. On retrouve quelques-uns de ses objets graphiques dans la très belle exposition "Autres rives, autres livres" consacrée aux livres d'artistes choisis dans les bibliothèques de la Grande Région transfrontalière et présentée au centre Jacques Brel à Thionville jusqu'à fin octobre 2007.
Joël présente simultanément à la galerie Lucien Schweitzer, 24 rue Monterey à Luxembourg, "La voie & la voix", série de 35 tirages photo jet d'encre prises dans les anciens sites miniers luxembourgeois de Fond de Gras et Lasauvage. Ces friches industrielles explorées sous l'angle des rails et du matériel ferroviaire à l'abandon offre matière à une réflexion graphique inspirée.
- Centre Jacques Brel: www.centre-jacques-brel.com
- Galerie Lucien Schweitzer: www.lucien-schweitzer.lu

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