Avec « Il y a longtemps que je t’aime », Philippe Claudel signe en tant que réalisateur son premier long métrage. Il y dévoile en images une nouvelle et impeccable facette de son talent de narrateur, de guetteur d’âmes, de révélateur d’instants vrais et profonds, universels… Philippe a travaillé la matière d’un film translucide et beau comme une pâte de verre de Daum : coloré dans la masse de teintes mates et lumineuses, d’une élégance discrète et subtile, à la forme polissée, aux lignes sensuelles. Une œuvre à la fois fragile et durable, d’une maîtrise contenue. La marque de Claudel en littérature comme à l’écran. J’ai eu plaisir à lire, avant de voir le film, la «Petite fabrique des rêves et réalités» qu’il vient de publier chez Stock en manière d’accompagnement, d’exploration intime du travail par les mots, après que les images aient été fixées sur la pellicule. Une démarche révélatrice de la dualité qui hante l’auteur, fait écho dans son œuvre indissociablement. Cette plongée en amont dans la matière, l’envers du décor, m’a en quelque sorte exonéré de la position du spectateur captif. J’étais comme libéré de l’enchaînement narratif des séquences, me retrouvant dans la position jubilatoire du cinéphile. Celui, par exemple, qui a vu dix, vingt fois sans jamais se lasser « Les ailes du désir » de WimWenders tant la richesse de chaque plan, cadrage, chaque lumière, chaque expression ou dialogue, bruits, son, s’articulent comme autant de joyaux qui font sens, contribuent de manière inusable à la jouissance de l’œuvre par la multiplicité, la complémentarité des intentions de l’auteur, des mondes qu’il dévoile.