C’est un peu le paradoxe du cinéma que ce déroulement chronométré, paramétré du temps et du récit, cet effacement du détail pour l’ensemble, ce statut captif du spectateur à la vitesse normative de la projection. On est aux antipodes de l’intimité jubilatoire de la lecture d’un roman, où la voix intérieure prend tout son temps. Et c’est en quoi je trouve le premier film de Philippe Claudel, à la fois cinéaste et écrivain, très réussi. On est dans un heureux compromis avec ce récit tragique et beau d’une réparation, qui ne cherche pas à tout dire, montrer, révéler, mais laisse au spectateur le temps de s’installer dans le déroulement de ce qui advient, de se familiariser avec les déchirements intérieurs de Kristin Scott-Thomas / Juliette et de sa renaissance au monde qui l’entoure comme à elle même. L’actrice est lumineuse dans ce film qu’elle métamorphose en œuvre d’art par la subtilité de sa composition, de son interprétation d’une partition à laquelle elle donne matière, chair, émotion. Elle dévoile une rare capacité à exprimer l’enfermement, une tristesse infinie. Un sentiment, qui fait parfaitement écho aux gros plans sur les visages de la toile «La douleur» d’Emile Friant dans la séquence tournée au musée des Beaux-Arts de Nancy, ville chère à Claudel entre toutes, mais qui apparaît elle aussi en filigrane, jamais vraiment nommée, identifiée. Les drapés sonores, arpèges et contrepoints de la musique composée à la guitare par Jean-Louis Aubert participent d’une même respiration élégante, subtile, discrète. Cette partition musicale est à l’image de la « lumière » enregistrée sur la pellicule comme sur une toile, de son grain, du côté clair-obscur de certaines scènes d’intérieur, cette peau soyeuse, souple, charnelle du film. Comme pour ne pas nuire à la mélancolie qui sourd, à la belle fragilité des sentiments. J’ai beaucoup apprécié aussi, dans ce registre, le jeu d’acteur de Laurent Grevil/Michel, une sorte de double de l’auteur. Je n’avais pas perçu à la lecture du scénario, la densité, l’humanité du personnage. Là, c’est vraiment le comédien qui habite le rôle… Allez voir et lisez dans l’ordre que vous voudrez le film et le livre. Ils répondent chacun à leur façon, de manière ouverte, à l’interrogation de Philippe Claudel en exergue de l’ouvrage : « Sait-on jamais d’où viennent les désirs et comment naissent les histoires ? Sommes-nous de grands orphelins qui créent des images pour être un peu moins seuls et un peu plus aimés ? Pourquoi la vie ne nous suffit-elle pas, et quels besoins opiniâtres avons-nous d’en saisir les reflets ? »