Dans la famille des explorateurs, Philippe Vasset occupe une place singulière. Sa "terra incognita", c'est la jungle urbaine. Il a arpenté pendant un an en région parisienne les zones vierges de toute indication sur ses cartes IGN : terrains vagues, usines désaffectées, improbables entre-deux. La zone, quoi. Son carnet de déroute, énigmatiquement intitulé "Un livre blanc" (Fayard), démontre, si besoin était, qu'avec presque rien on peut découvrir des mondes au bout de sa rue.
Recensant inlassablement depuis des années les traces, les signes sur les murs du monde dans les endroits parfois les plus dévastés, j'ai forcément découvert de solides et fraternelles affinités avec la démarche de Vasset. J'aime son obsession méticuleuse dans la durée à partir du moment où il s'est fixé un objet de travail, de création. Il est passionnant de le suivre pas à pas dans son work in progress. Très vite, en effet, l'auteur comprend qu'il ne lui faut pas s'arrêter à un relevé de géographe, se limiter à un travail sociologique sur les fantômes qui hantent ces zones étranges, squatteurs, rôdeurs, sans papiers terrés comme des bêtes derrière barrières et palissades, barbelés, murs de béton couverts de tags sauvages limitant des territoire inconnus. C'est toute une réflexion philosophique sur l'occupé et l'inoccupé, le vide et le plein qui se dessine également au fur et à mesure, une écriture qui se construit sur une impossibilité de combler les zones blanches, sur la fertilité de s'en nourrir. Lui remontent ses lectures de Robert Pinget, Claude Simon, "textes qui ne comportent pas de perspective clairement ménagée, mais déploient, telles des cartes, leurs minutieuses descriptions dans toutes les directions et où chaque détail, même le plus trivial, est riche d'un mystère jamais épuisé..." Tel est, in fine, son projet, son projet : écrire à l'aveugle sur les zones blanches... Voilà qui aurait certainement enchanté Lewis Caroll qui, dans "La chasse au Snark", avait dressé sur une page blanche la carte de nulle part ! L'important consiste à passer de l'autre côté du miroir, pas vrai ?
A noter que l'aventure de ce "Livre blanc" se prolonge sur www.unsiteblanc.com