La deuxième vague des prix littéraires est tombée. Elle récompense deux confrères journalistes et écrivains que j'aime bien : Eric Fottorino, nouveau pilote plutôt inspiré du Monde, prix Femina, et Jean Hatzfeld, ancien grand reporter à Libération, prix Médicis.
De Fottorino, je suis en train de lire l'excellent "Baisers de cinéma" (Gallimard), un roman rare par la qualité, la finesse de son style, de son atmosphère en noir et blanc qui fleure bon les années soixante, la Nouvelle Vague. Lisant, c'est comme si l'on entendait Truffaut raconter une belle et évanescente histoire d'amour en voix off. Avec des éclairages, pardon, des lumières de Trauner, d'Alekan, pour un récit à la fois sensuel - comme l'énigmatique amante qu'est Mayliss - mais en même temps plein de ce presque rien qui vous remplit une vie. Bourreau de travail, Fottorino sait ce que la souffrance veut dire, lui qui a pratiqué le vélo à un solide niveau, mais il possède également le panache des premiers du peloton, doublé d'une simplicité que j'ai appréciée lors d'une rencontre autour d'un beau livre qu'il a consacré à la protection du littoral. Car la défense de l'environnement est une seconde nature chez ce romancier à part entière.
Hatzfeld a le contact plus distant. Comme s'il voulait se protéger, ce frère de plume plusieurs fois rencontré, cet oiseau blessé au corps et à l'âme. Mais que pèsent mes souffrances, semble dire son regard grave, à côté de l'horreur absolue du génocide au Rwanda. Un drame qui l'obsède, le hante, a bouleversé sa vie. Certains confrères grands reporters sont devenus fous, alcooliques après avoir assisté, impuissants, au massacre des machettes, à l'éradication des Tutsi par les Hutus. Jean, qui portait déjà en lui l'héritage silencieux de la shoah, s'est pris d'empathie pour les témoins. Il est retourné là-bas inlassablement depuis 1994, comme aimanté, pour rencontrer, recueillir leurs témoignages, raconter l'indicible. En douze ans et trois livres il nous donne à ressentir dans la durée, plus encore qu'à comprendre, la douleur muette des survivants, l'impossible pardon, la nécessité pour Tutsi et Hutus de survivre ensemble malgré tout, sans pouvoir parler, effacer par des mots l'horreur absolue. "La stratégie de l'antilope" (collection Fiction et Cie aux éditions du Seuil) est un livre bouleversant et utile, écrit avec justesse. L'ultime maillon d'une trilogie du désastre.

Photo : Eric Fottorino chez FOG sur France 5 - émission du 17/11/07 - Juste un portrait arraché à l'écran  de télé © FK